Un été à Baden Baden
Published by Kenza October 31st, 2006 in Mes lectures.
Un été à Baden-Baden
Leonid Tsypkin - 1981
J’ai eu envie de lire ce livre parce qu’en lisant la présentation sur la couverture, on y disait que cela parlais de Dostoïevski, l’été à Baden-Baden étant celui qu’il y passa avec sa toute jeune femme Anna. J’ai acheté le livre parce que comme beaucoup, Dostoïevski m’a toujours fasciné, il est l’auteur qui me fait le plus sortir de mon univers, celui qui le plus sait me transporter au fin fonds de l’âme humaine, il est celui après la lecture duquel je me pose mille et une question sur moi-même, sur la vie, sur l’humain
J’ai toujours aimé Dostoïevski pour cet univers un peu torturé dans lequel il semble faire évoluer ses personnages, je l’aime pour cette richesse et cette profondeur de l’âme humaine qu’il dissèque à coup de bistouris aussi tranchant que peuvent être des mots bien choisis, je l’aime pour la noirceur et la grandeur, la perdition et la rédemption, les vices et les vertus avec lesquels il sait si bien jongler, je l’aime pour ce qu’il fait naître en moi, je l’aime pour ce qu’il fait ressortir de moi, je l’aime pour le bien qu’il me fait, je l’aime pour les malaises qu’il m’impose…
Un été à Baden-Baden est le roman d’une fascination, une fascination pour ce grand écrivain qu’est Dostoïevski, mais c’est aussi beaucoup plus que ça. Le narrateur, un inconditionnel de Dostoïevski, entreprend ici un double voyage : Le premier à travers le journal d’Anna Dostoïevski qu’il découvre dans la bibliothèque d’une tante et qu’il empreinte avec l’intention de ne jamais rendre, le deuxième un voyage de Moscou vers St Petersburg qu’il entreprend lui-même sur les traces du grand écrivain. Les deux voyages se font de manière parallèle, mais se croisant à l’occasion, s’entremêlant même des fois, influant l’un sur l’autre.
Tout au long des deux, on a l’impression d’entrer dans l’esprit de quelqu’un lisant un livre et le disséquant, le relatant, l’expliquant, on a l’impression de le lire à travers d’autres yeux et de suivre les pensées qui en découlent, les sentiments qui s’en inspirent : tout ce que ce livre lui livre.
Tsypkin réussit avec un certain génie de passer d’un récit à un autre avec aisance, sans rupture, sans se perdre et sans nous perdre. Lorsqu’une phrase commence dans les années 1860, relatant une séquence de la vie des Dostoïevski, elle peut très bien se terminer dans un train avec les pensées d’un homme solitaire, ou sur le vieux divan d’un appartement communautaire dans le Moscou des années 80, le tout dans une totale harmonie, le tout parfaitement fluide, le tout parfaitement nécessaire l’un à l’autre.
Le livre semble de ce fait présenter un nouveau genre littéraire, je ne suis cependant pas une spécialiste de la chose et je ne peux savoir si c’est un genre commun, un genre nouveau ou encore un genre qui as un nom. Tout ce que je peux certifier c’est que c’est un genre que je rencontre pour la première fois, un genre qui m’a fasciné.
Loin d’être une simple biographie, Un été à Baden-Baden nous dépeint tout de même un Dostoïevski durant plusieurs époques de sa vie, on est facilement tenté dès le début à croire que les événements sont tels que relatés par Anna dans son journal, ça serait mal juger Tsypkine. Le Dostoïevski qu’on nous dépeint est certes celui qui partage sa vie avec Anna mais c’est aussi celui qui se livre à nous dans ses écrits, c’est celui qui se laisse entrevoir dans la vie de ses héros, et surtout de ses antihéros.
Tsypkine donne l’impression de s’infiltrer dans sa tête, de recréer ses pensées, de deviner ses réactions. Il nous livre un homme dans la fleur de l’âge, ayant vécus et souffert, conscient de son génie, torturé par son génie… un homme qui doute de lui-même, qui se sent à la fois faible et invincible, qui se débat entre ce qu’il croit être et ce qu’il aimerait représenter… qui combat ses démons interérieurs et qui à l’occasion leur cède, qui peut être cruel et aimant, qui peut fouetter et se repentir… alors on entrevois des personnages que nous avons connus, aimés, qui nous ont obsédés… on comprend mieux comment peut naître Le prince Muichkine, au prise avec ses crises d’épilepsie (mal qui accompagna Dostoïevski lui-même toute sa vie), on entrevois le combat intérieur menant à la folie de Iakov Petrovitch et son obsession de ce double qui lui ressemble tant mais qui, en tout, réussi mieux que lui, On découvre un Alexis Ivanovitch image de tous les succès au jeu que Dostoïevski n’arrive pas à égaler… on devine un Stavroguine image de tout ce que son créateur ne pu être ni devenir… on comprend mieux celui qui dit: “Plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus”.
Mais au-delà de tout cela on découvre un amour, un amour difficile, un amour à l’image de celui qui le vit, l’amour de Dostoïevski pour sa jeune femme Anna, l’amour d’Anna pour son drôle de mari. Un amour de toutes les contradictions, un amour tendre et cruel, une drôle de dépendance envers cette jeune femme toute frêle mais avec un regard des plus butés, une drôle de fascination pour ce grand génie mais avec une âme torturée. On finit alors par se prendre au jeu, on finit par comprendre la faiblesse de la force, la robustesse de la fragilité, la beauté du pathétique, la raison de la folie, le génie de la démence…
Un très beau double ou même triple voyage, car c’est aussi un peu de l’âme russe, que ce grand homme aima toute sa vie, que Tsypkin nous a permis de revisiter.
0 Responses to “Un été à Baden Baden”
Please Wait
Leave a Reply