Rencontre

Je la vois souvent rôder dans le hall de l’immeuble, une silhouette triste, légèrement courbée, légèrement bossue, fortement maigrichonne. Je la vois souvent, elle se trouve là, elle monte et descend les quelques marches séparant la porte d’entrée et l’ascenseur, elle marmonne quelques mots, les bras derrières le dos, le dos courbée, les yeux hagards.

Quelques fois elle se met à côté du grand miroir à l’entrée, elle ne s’y regarde pas, ou est-ce juste qu’elle arrête de s’y regarder lorsque elle entend des pas s’approcher, je ne sais pas, tout ce que je sais c’est qu’elle continue tout de même à marmonner, à se parler, à discuter. Je la vois souvent et comme tous les autres, je passe mon chemin.

Et puis un jour nos regards se sont croisés, le sien ne s’est pas attardé, de grands yeux noirs, de grands yeux globuleux, de grands yeux vides.

Ça m’avait pris du temps pour décider si c’était une silhouette féminine ou masculine, elle n’avait pas de formes définies, les gros pulls difformes qu’elle porte ne m’y aidaient pas grandement pas plus que ces cheveux sans volume coupé très courts et retombant mollement sur le côté de son front large. Quel âge elle peut bien avoir, 40 45 ans? Sûrement pas plus.

Lorsque dans l’ascenseur que nous partagions ce jour là, elle me regardera furtivement sans trop s’attarder, je me sentis bizarre : Elle ne m’avait pas réellement regardé, son regard a plutôt glissé sur moi, comme si je n’avais pas existé et elle retomba au fond de son monde, elle ne parla cependant pas, elle ne se parla pas, ma présence ne passait donc pas si inaperçue que ça. On arriva au 4e étage, la porte s’ouvrit et de son pas lent elle quitta l’endroit et s’engouffra dans le couloir en direction de son appartement.

Depuis ce jours là je ne l’ai croisé que de loin, tournant en rond du côté de grand miroir mural de l’entrée, parlant à voix de plus en plus haute, faisant de moins en moins cas de ces gens qui n’osent même pas lui jeter un coup d’œil, ces gens qui font semblant de ne pas la voir, qui font en sorte de ne pas se voir d’elle.

Hier soir, elle était à l’entrée posté là, elle ne bougeait pas, elle semblait attendre quelque chose ou quelqu’un, il me sembla qu’elle attendait que quelqu’un lui ouvre la porte, je me suis avancé, j’ai ouvert la porte et je la lui ai tenu, elle me regarda de ce même regard sans vie, elle me troubla encore, je ne savais quoi faire ni quoi dire, je souris.

Elle murmura un merci, je murmurai un je vous en prie, elle avança, je la suivie, on s’est toute deux retrouvé devant l’ascenseur, on attendait … je lui souriais encore, je ne savais pas trop quoi faire de mes lèvres, elles se figeaient dans un sourire niais, elle me parla : je suis sortis chercher une circulaire, je ne sors pas beaucoup vous savez, c’est parce que je suis malade, je ne peux pas marcher longtemps, c’est à cause de mon dos… elle me parlait mais je n’avais pas l’impression que j’étais là, elle me parlais mais regardait ailleurs, les murs, le couloir, la porte d’ascenseur mais jamais moi, elle continua dans l’ascenseur, me parla de ses douleurs, des quelques fois dans la semaine où elle sortait, juste pour faire des courses…, il fallait qu’elle s’organise, pour tout faire en même temps, c’est pour ça qu’elle prenait les circulaires, histoire de voir les rabais, les produits en soldes, les coupons de réductions, est-ce que je faisait pareils? Avais-je vus les bons prix de cette semaine? Chez métro le poulet était à très bon prix mais pour le papier toilette il vaut mieux aller chez Pharmaprix, par contre les légumes en général c’est mieux de les acheter chez Maxi…  je hochait la tête, je lançait des ah oui et je continuais à sourire, je ne savais quoi dire, ses phrases continuaient à pleuvoir, sa voix n’exprimait rien que de la monotonie que de l’ennuie, l’ascenseur arriva au 4e elle descendit je lui dit bon soir, elle me fit un signe de la main en me tournant le dos et partis toujours de son pas trainant, toujours avec son dos courbé toujours avec son regard vide.

Je suis rentrée chez moi, je me sentais triste pour elle, je la plaignais  pour cette solitude qui la poussait à se parler à elle-même, pour cette maladie qui la retenait prisonnière d’un grand immeuble vide, pour cette modernité à laquelle elle appartenait et qui lui lançait son individualisme à la face. Combien serons ceux qui pour un sourire entendrons un fragment de son histoire, combien serons ceux qui pour quelques minutes lui donnerons un semblant d’écoute, un semblant de compassion…, si peu en fin de compte, si peu pour faire une quelconque différence…

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